Lettres / Bande Dessinée
 
EN PAQUEBOT AU LARGE DE BORNEO

L'écrivain-voyageur Jean-Luc Coatalem excelle à nous faire revivre, avec un brin de nostalgie, l'atmosphère à bord des paquebots. La nouvelle Arturo Caramajis l'illustre à la perfection...

Nous étions à peu près au large du sultanat de Brunei, au nord-ouest de l'île de Bornéo. Quelques heures ensuite, le Palmerston serait en vue de Singapour où nous ferions, à notre habitude, une escale de deux journées.

A bord régnait une atmosphère de gentilles vacances. A l'hiver rigoureux de la Chine continentale avait succédé - subtilité des latitudes - une douce moiteur. Depuis les Philippines, chemisettes, shorts et robes légères remplaçaient manteaux, chapeaux et écharpes.

Dès neuf heures du matin, la lumière chauffait les ponts. Par réaction, les passagers abusaient des cocktails servis au bar - le " gloom raiser " et le " houla houla " étaient des must - et, les plus courageux, de la piscine rectangulaire à l'avant du paquebot.

Chaque soir, un trio de jazz distillait des airs lascifs et mi-sucrés qui, jusqu'à minuit, traînaient sur les ponts, emplissaient les coursives. Des couples se formaient sur la piste de danse ; d'autres au clair de lune se volaient des baisers... Longtemps illuminées d'étoiles, les nuits restaient claires. Un vent de terre portait par à-coups une odeur franche de feuilles, un parfum de fruits. Un peu abasourdi, cuit du soleil de la journée, chacun goûtait au plaisir de vivre insouciant sur des océans étrangers.

Cette nuit-là, je n'étais pas de service et, comme souvent après le dîner, j'allais fumer au calme sur la dunette.

Ce coin, mon coin, était désert parce que mal éclairé. Tout un tas de cordages et de poulies en interdisaient l'accès. C'était au bout du premier pont, au-delà des hélices.

A l'est, on distinguait les côtes sauvages de Bornéo et, par endroits, en gerbes ou en lignes, des lumières jaunes qui clignotaient.


COATALEM, Jean-Luc, Tout est factice, Grasset, 1995.