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Dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933, de nombreux intellectuels allemands fuient le pays. Klaus Mann parcoure ainsi l'Europe et arrive à Amsterdam, ville qui l'inspire et où il fonde la revue antinazie Die Sammlung. Il revient ici sur le vice, partie intégrante de la cité hollandaise...
Une belle ville, Amsterdam - que ce soit un émigré qui jouisse de cette beauté, ou un touriste. Le proscrit, lui aussi, admire l'architecture noble et simple des vieilles demeures patriciennes, ressent le charme des canaux comme ensorcelés, avec leurs odeurs et leurs perspectives vénitiennes. Les eaux stagnantes de ces canaux que l'on aimerait peindre ont toujours exercé sur moi une fascination inquiétante. Les rats, à ce qu'on m'a dit, vivent en masse dans leurs profondeurs huileuses. C'est une eau empoisonnée, une eau mortelle ; si l'on y tombait et si l'on en avalait une grande quantité, on mourrait, comme un lépreux du Moyen-Age, de bubons horribles et du meilleur effet pictural.
Le long des canaux, déambulent des hommes pauvres mais vigoureux qui poussent devant eux des orgues de Barbarie d'énormes dimensions, souvent ornés avec une exubérance baroque, dont ils tirent des mélodies mélancoliques. Ils tendent leur sébile au passant d'un geste agressif et reçoivent les pièces de monnaie comme un tribut qui leur revient de droit. Les ruelles étroites fourmillent de cyclistes qui glissent dans le crépuscule, silencieux, rapides, fantomatiques. Il y a partout des portraits des femmes de la famille royale, la Reine-mère, la Reine, la Princesse ; partout, il y a des tulipes. Mais les filles qui, dans certains quartiers de la ville, sont assises, hospitalières, à leur fenêtre et attirent le passant d'une plaisanterie gaillarde, préfèrent, Dieu sait pourquoi, les fleurs artificielles. Semblables à d'opulents Rubens, elles trônent dans leur fauteuil, à côté du vase de roses en papier, dans la lumière intime de la lampe. A Amsterdam, même le vice - si on veut vraiment appeler cela ainsi - prend un caractère archaïque de bonhomie chaleureuse et méditative.
MANN, Klaus, Le tournant, 10/18, 2001.
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