Lettres / Oeuvres
 
LES MARTINS-PECHEURS AU CIEL JAUNE ET ROSE

Le poète français Louis Aragon s'est souvent rendu en Hollande et lui a même consacré un de ses recueils, Le voyage en Hollande. Dans un autre de ses ouvrages, il rend hommage à sa capitale Amsterdam, particulièrement radieuse au printemps...

Les martins-pêcheurs au ciel jaune et rose
Cousent le printemps au-dessus des toits
Où leur vol léger en passant se pose
Aux créneaux neigés que les vents nettoient

La Tour des Harengs de l'hiver se lave
Maisons à l'envers leur front mauve est pris
Dans les lourdes eaux d'un rêve batave
Que les bateaux gris lentement charrient

Les bateliers blonds au bleu de leur pipe
Ont les yeux noyés par l'Indonésie
Tandis que les marchandes de tulipes
Pour les étrangers déjà s'égosient

Ce calme c'est le calme du commerce
Ce silence est fait de soie et d'étain
Les grands bassins de mât en mât y bercent
Le soir safran qui sur les quais déteint

Le jour déclinant les digues cyclables
Dans un Ruisdael sombre aux rouges falots
Portent de la ville au loin par les sables
Le pédalement de mille vélos

Mais dans l'échoppe est assise une dame
Comme un bijou qui dort en son écrin
Car c'est ici le ghetto d'Amsterdam
Où des bras blancs entourent les marins

On dit amour pour nommer cette chose
Qui peut durer juste le temps qu'il faut
Petit palais de la métempsychose
Pour avoir l'oeil rond comme l'ont là-haut

Les martins-pêcheurs au ciel jaune et rose


ARAGON, Louis, Le roman inachevé, Gallimard, 2001.