|
Devenir écrivain : beaucoup y aspirent, peu y parviennent. Dans Bartleby et compagnie, l'Espagnol Enrique Vila-Matas s'interroge sur les mystères de la création littéraire. Le jeune Clément Cadou, auteur en devenir et plein de promesses, présente à ses yeux un exemple bien singulier...
 |
Fin avril 1963, l'écrivain polonais Witold Gombrowicz est invité à dîner à Paris, chez les Cadou, des amis rencontrés quelques années plus tôt à Buenos Aires. Arrivé depuis peu dans la capitale française, il accepte bien volontiers cette invitation. Celle-ci revêt une double signification aux yeux de ses hôtes : outre le plaisir et l'honneur de recevoir l'auteur de La pornographie, ils souhaitent lui présenter leur fils de quinze ans, Clément.
|
|
Grand admirateur de Gombrowicz, dont il connaît par coeur certains passages de l'oeuvre, Clément aspire à devenir écrivain. En dépit de son jeune âge, il témoigne de dispositions évidentes en ce sens... Au moins pour ses parents qui, flattés par cette perspective, encouragent sa vocation. Clément lit avec passion tout ce qui lui tombe entre les mains, s'essaie à la rédaction de petits textes déjà remarquables. Avec beaucoup de sérieux et de méthode, il se prépare donc à son destin littéraire.
Pour ses parents, il ne fait pas de doute que la rencontre avec le grand écrivain polonais va profondément marquer leur fils. Quelle n'est pas leur surprise, le moment venu, de constater que Clément reste étrangement silencieux face à Gombrowicz. Il est incapable de lui adresser le moindre mot. Sous le coup de l'émotion, il est comme paralysé...
C'est qu'une étrange affliction vient de l'atteindre. Depuis quelques minutes, il se prend pour un meuble... Un simple objet, immobile et muet par nature. Le mal aurait pu n'être que passager. Il s'avère durable et met un point final à ses ambitions littéraires. A défaut, Clément commence à peindre... des meubles. Et donner à tous ses tableaux un titre pour le moins évocateur et inquiétant : Autoportrait. Son calvaire " mobilier " prend fin près de dix ans plus tard avec sa mort.
Avant de mourir, il a pris la peine d'écrire, en guise d' " oeuvres complètes " pour reprendre sa propre expression, cette épitaphe : " J'ai tenté sans succès d'être d'autres meubles encore mais cela même ne m'aura pas été permis. Aussi n'ai-je été, toute ma vie, qu'un seul meuble, ce qui, après tout, n'est pas rien si l'on s'avise que tout le reste est silence ".
|
FS
|