Evasions / Villes
 
BROADWAY ET SES TEMPLES MODERNES

En 1930, Paul Morand est à New York. La ville est alors en plein essor. Tandis que se dressent les buildings, Times Square s'illumine et Broadway devient le lieu de culte du cinéma...

Les deux salles les plus extravagantes sont le Paramount et Roxy. Le Paramount est à la fois Saint-Paul de Rome, le Parthénon et la Vallée des Rois ; lorsqu'il fut terminé, il y a deux ans, ce furent des plaisanteries sans nombre : se référant au crime célèbre où Thaw tua l'architecte Stanford White, quelqu'un remarqua :

- Quel malheur que Thaw se soit trompé d'architecte !...

Quant au Roxy, il dépasse l'impossible. Réussissons à traverser ces foules denses qui y font la queue toute la journée ; à échapper aux grands huissiers galonnés, à la fois policiers et ouvreuses ; entrons dans ce temple de Salomon : atmosphère surchauffée, irrespirable, fracas inexorable de l'orchestre mécanique, qu'une panne d'électricité pourrait seule arrêter ; l'on s'avance au milieu de palmiers et de fougères géantes, dans le palais mexicain de quelque gouverneur espagnol que les tropiques auraient rendu fou. Les murs sont d'un crépi roussâtre qu'on a vieilli en y passant un jus, les portes de cuivre de l'Arche d'Alliance ouvrent sur une salle aux coupoles d'or, façon ancien, au plafond à caissons historiés.

Le diable a tendu de velours rouge ce sanctuaire désaffecté ; une lumière de cauchemar tombe de coupes en imitation d'albâtre, de lanternes à verre jaune, de chandeliers rituels ; les orgues, éclairées en dessous de lueurs verdâtres, font penser à une cathédrale engloutie et dans le mur sont réservées des niches pour évêques maudits. Je trouve à m'asseoir dans un fauteuil profond et mou, d'où, pendant deux heures, j'assiste à des baisers géants sur des bouches pareilles aux crevasses du Grand Canyon - à des étreintes de Titans, à toute une propagande de la chair qui, sans les satisfaire, affole ces natures violentes d'Américains.

C'est mieux qu'une messe noire, c'est une profanation de tout : de la musique, de l'art, de l'amour, des couleurs. Je peux dire que j'ai eu là une vision totale de la fin du monde. Broadway m'est apparu soudain comme un immense Roxy, une de ces richesses nulles, un de ces pièges à joie, un de ces cadeaux illusoires et momentanés que procurent les talismans des mauvais magiciens.


MORAND, Paul, New York, GF,1988.