Lettres / Ecrivains
 
COCTEAU PRINCE D'ARAGON

Jean Cocteau, artiste multiforme et surdoué, a déboulé encore adolescent dans le tout-Paris artistique. La ville en est restée sens dessus dessous, chacun s'arrachant la petite merveille à la mode. Devenu un vieil homme, académicien assagi, il est enfin sacré " Prince des poètes ". Cela n'allait pourtant pas de soi...

 

Seuls les surréalistes, emmenés par la furie d'André Breton, ont toujours refusé d'admettre la poésie de Jean Cocteau. Leurs arguments étaient littéraires : pour eux, la poésie naît inconsciemment de l'esprit humain, par association d'idées. Cocteau prétendait pour sa part obéir à la dictée de puissances extérieures et occultes... Il n'y avait pas là de quoi susciter plus qu'une controverse d'intellectuels. Mais Breton, dans un de ses accès d'intolérance, a développé une haine perverse et maladive à l'égard de son rival.


Ainsi, le jour où un journaliste a la mauvaise idée de citer Cocteau devant lui, il le roue de coups de canne au point de lui briser le bras. Mais cette haine est communicative comme la propre mère de Cocteau devait en faire l'amère expérience.

Une nuit, réveillée en sursaut par un coup de téléphone, elle décroche et c'est un Robert Desnos sinistre qui lui apprend une terrible nouvelle. Le disciple surréaliste prétend ainsi avoir été témoin du suicide de son fils... alors que c'est absolument faux ! Pure invention, pure méchanceté inspirée par l'âme damnée de toute une génération, André Breton !

Dès lors, comment s'étonner de la formidable controverse qui se déchaîne en 1960 au moment d'élire le successeur de Jules Supervielle, " prince des poètes " défunt ? Officiellement, Cocteau est élu par ses pairs. Mais Breton n'a pas désarmé. Il conteste donc l'élection, s'empare de la presse, agite l'opinion. Le Figaro Littéraire organise un référendum, qui désigne Saint-John Perse. Celui-ci décline l'honneur. Le prince est nu.

Louis Aragon, le commandeur des Lettres françaises considère que la farce a assez duré. Pour en sortir, il prend la plume et signe un article en première page : " Et donc, tenant ma voix pour l'équivalent de cette meute plus un poète, je ne dis point ici que je vote pour Jean Cocteau. Non, je me contente de le sacrer d'autorité prince des poètes, puisque prince des poètes, ô grenouilles, vous avez voulu qu'il y ait. Et ceci ne peut être contesté ". Affaire classée.

LT