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Le célèbre roman de Fitzgerald, Gatsby le magnifique, s'achève par une méditation nostalgique. Tandis que la presqu'île de New York s'enfonce dans l'obscurité de la nuit, le narrateur Nick Carraway évoque la mémoire de son ami Gatsby...
Je passais mes samedis soirs à New York parce que ces fêtes brillantes, éblouissantes, qu'il avait données demeuraient si vivaces en moi que j'en entendais encore la musique et les rires, à peine distincts, incessants, dans son jardin et les autos qui allaient et venaient dans son allée. Une nuit j'entends une auto - matérielle - et vis ses lanternes stopper devant le perron. Mais je ne m'enquis point. C'était probablement un dernier hôte venu des confins de la terre, qui ignorait que la fête était finie.
La dernière nuit, ma malle faite et ma voiture vendue à l'épicier, j'allai contempler une fois encore cet immense et incohérent ratage de maison. Sur les marches blanches un mot obscène, inscrit par quelque voyou avec un éclat de brique, se détachait au clair de lune. Je l'effaçai en frottant la pierre de mon soulier avec un grincement de cuir. Puis je descendis à pas lents sur la plage et me couchai dans le sable.
La plupart des villas du bord de l'eau étaient déjà fermées et il n'y avait guère de lumières que celles, indécises et mouvantes, d'un ferry-boat de l'autre côté du détroit. Et à mesure que montait la lune, les inutiles villas commencèrent à s'effacer, si bien que, par degrés, j'eus l'impression d'être sur l'île antique qui avait fleuri jadis aux yeux des matelots hollandais - le sein vert et frais d'un Monde nouveau, ses arbres disparus, les arbres qui avaient cédé la place au château de Gatsby, qui avaient un temps flatté de leurs murmures le dernier et le plus grand de tous les rêves humains ; pendant un instant fugitif et enchanté, l'homme retint sans doute son souffle en présence de ce continent, contraint à une contemplation esthétique qu'il ne comprenait ni désirait, face à face pour la dernière fois dans l'histoire avec une chose qui égalait sa faculté d'émerveillement.
Et, assis en cet endroit, réfléchissant au vieux monde inconnu, je songeai à l'émerveillement que dut éprouver Gatsby quand il identifia pour la première fois la lumière verte au bout de la jetée de Daisy. Il était venu de bien loin sur cette pelouse bleue, et son rêve devait lui paraître si proche, qu'il ne pouvait manquer de le saisir avec sa main. Il ignorait qu'il était déjà derrière lui, quelque part dans cette vaste obscurité au-delà de la ville, où les champs obscurs de la république se déroulaient sous la nuit.
Gatsby croyait en la lumière verte, en l'extatique avenir qui d'année en année recule devant nous. Il nous a échappé ! Qu'importe ! Demain nous courrons plus vite, nos bras s'étendront plus loin... Et un beau matin...
C'est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé.
FITZGERALD, Francis Scott, Gatsby le magnifique, LGF, 1991.
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