Lettres / Oeuvres
 
BALZAC AUX BACCHANALES

Avant de prendre possession de la peau de chagrin, Raphaël est une pauvre hère, souffrant du froid et de la faim. Ainsi, son premier voeu consiste en une orgie. Leitmotiv de La Comédie Humaine, l'ivresse inonde particulièrement ce texte.

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D'abord, chaque personne contempla, pendant un temps encore plus court que la parole destinée à l'exprimer, le coup d'oeil offert par une longue table, blanche comme une couche de neige fraîchement tombée, et sur laquelle s'élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits pains blonds. Les cristaux répétaient les couleurs de l'iris dans leurs reflets étoilés ; les bougies traçaient des feux croisés à l'infini ; et les mets placés sous des dômes d'argent aiguisaient l'appétit et la curiosité.


Les paroles furent assez rares. Les voisins se regardèrent. Le vin de Madère circula. Les verres se remplirent. Les assiettes vides disparurent. Puis, le premier service apparut dans toute sa gloire. Il aurait fait honneur à feu Cambacérès, et Brillat-Savarin l'eût célébré. Les vins de Bordeaux, de Bourgogne, blancs, rouges, furent servis avec une profusion royale. Cette première partie du festin était incomparable, en tout point, à l'exposition d'une tragédie classique.

Le second acte devint quelque peu bavard. Chaque convive avait bu deux ou trois bouteilles en changeant de crus suivant ses caprices, de sorte qu'au moment où l'on emporta les restes de ce magnifique service, de tempétueuses discussions s'étaient établies. Quelques fronts pâles rougissaient, plusieurs nez commençaient à s'empourprer, les visages s'allumaient, les yeux pétillaient. C'était l'aurore de l'ivresse. Le discours ne sortait pas encore des bornes de la civilité ; mais les railleries, les bons mots s'échappaient insensiblement de toutes les bouches, et la calomnie élevait même tout doucement sa petite tête et parlait d'une voix flûtée. Çà et là, quelques sournois écoutaient attentivement, espérant garder leur raison.

Le second service trouva donc les esprits tout à fait échauffés. Chacun mangea en parlant, parla en mangeant, but sans prendre garde à l'affluence des liquides, tant ils étaient lampants et parfumés, tant l'exemple était contagieux... L'amphitryon, se piquant d'animer ses convives, fit avancer les vins du Rhône, de vieux roussillons capiteux ; et, alors déchaînés comme les chevaux d'une malle-poste partant d'un relais, ces hommes fouettés par les piquantes flèches du vin de Champagne impatiemment attendu, mais abondamment versé, laissèrent galoper leur esprit dans le vide des raisonnements que personne n'écoute, se mirent à raconter ces histoires qui n'ont pas d'auditeur, recommencèrent cent fois ces interpellations qui restent sans réponse... L'orgie, seule, déploya sa grande voix, sa voix composée de cent clameurs confuses, qui grossissent comme les crescendo de Rossini... Puis arrivèrent les toasts insidieux, les forfanteries, les défis. Tous renonçaient à se glorifier de leur capacité intellectuelle pour revendiquer celle des tonneaux, des foudres, des cuves. Il semblait que chacun eût deux voix...

BALZAC, Honoré de, La peau de Chagrin, Gallimard, 1974.