Spectacles / Théâtre
 
MOLIERE SANS UN LOUIS

Victor Hugo, au détour de Propos sur William Shakespeare, décrit le mécénat de Louis XIV envers les artistes. Outre les détails savoureux de la vie royale à Versailles, on perçoit la difficile condition de comédien durant le " Grand Siècle ".

Il y a, dans les archives de la Comédie-Française, un manuscrit inédit de quatre cents pages, relié en parchemin et noué d'une bande de cuir blanc. C'est le journal de Lagrange, camarade de Molière. Lagrange décrit ainsi le théâtre où la troupe de Molière jouait par ordre du sieur de Rataban, surintendant des bâtiments du roi : " ... Trois poutres, des charpentes pourries et étayées, et la moitié de la salle découverte en ruine ".

Ailleurs, en date du dimanche 15 mars 1671, il dit : " La troupe a résolu de faire un grand plafond qui règne par toute la salle, qui, jusqu'au dit jour 15, n'avait été couverte que d'une grande toile bleue suspendue avec des cordages ". Quant à l'éclairage et au chauffage de cette salle, particulièrement à l'occasion des frais extraordinaires qu'entraîna la Psyché, qui était de Molière et de Corneille, on lit ceci : " Chandelles, trente livres ; concierge, à cause du feu, trois livres ". C'étaient là les salles que " le grand règne " mettait à la disposition de Molière.

Ces encouragements aux lettres n'appauvrissaient pas Louis XIV au point de le priver du plaisir de donner, par exemple, en une seule fois, deux cent mille livres à Lavardin et deux cent mille livres à d'Épernon ; deux cent mille livres, plus le régiment de France, au comte de Médavid ; quatre cent mille livres à l'évêque de Noyon, parce que cet évêque était Clermont-Tonnerre, qui est une maison qui a deux brevets de comte et pair de France, un pour Clermont et un pour Tonnerre ; cinq cent mille livres au duc de Vivonne, et sept cent mille livres au duc de Quintin-Lorges, plus huit cent mille livres à Mgr Clément de Bavière, prince-évêque de Liège.

Ajoutons qu'il donna mille livres de pension à Molière. On trouve sur le registre de Lagrange, au mois d'avril 1663, cette mention : " Vers le même temps, M. de Molière reçut une pension du roi en qualité de bel esprit, et a été couché sur l'état pour la somme de mille livres. "

Plus tard, quand Molière fut mort, et enterré à Saint-Joseph, " aide de la paroisse Saint-Eustache ", le roi poussa la protection jusqu'à permettre que sa tombe fût " élevée d'un pied hors de terre ".


HUGO, Victor, A Propos de William Shakespeare, Robert Laffont, 1985.