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Afin de présenter New York, Paul Morand choisit le point de vue privilégié que constitue le pont de Brooklyn. Principale artère de circulation, cet endroit évoque les palpitations de la ville entière...
Ponts de Brooklyn, de Manhattan, de Williamsburg et de Queensboro... Il est difficile de parler du pont de Brooklyn, le plus ancien de ceux de Manhattan, sans succomber à un accès de lyrisme. J'aime à y accéder à pied, à la tombée de la nuit, après en avoir suivi les butées, le long de Lower Madison Street, en bas de ces culées immenses, de ces maçonneries aveugles pareilles aux aqueducs de la campagne romaine.
Cette arche unique emporte sur son dos, dans son filet de fer, quatre chaussées, deux pour les autos et deux pour les camions. Ces rues aériennes sont séparées par une double voie ferrée, où circulent les trains et les tramways. Par-dessus le tout s'élance, en plein ciel, me large route pour les piétons.
Brooklyn Bridge a aussi sa beauté intérieure : c'est son rythme de trémolo, c'est sa flexibilité dans la force ; tout le trafic le New York y passe, le matin ou le soir, et le fait vibrer comme une lyre. Un pont n'est qu'un cadre vide. Certains gâtent les paysages, les bouchent, les scalpent ; d'autres, comme celui-ci, les rend à eux-mêmes ; il commande la perspective et fixe d'une touche profonde et noire la brume indécise des lointains noyés dans l'ombre, entre ses filets d'acier.
Il faut plusieurs mois pour comprendre la grandeur délayée d'humidité de Londres ; il faut plusieurs semaines pour subir le charme sec de Paris, mais faites-vous mener au centre de Brooklyn Bridge, au crépuscule, et en quinze secondes vous aurez compris New York. D'abord on ne voit rien, on est perdu dans un entrecroisement de charpentes, de triangles, de câbles dilatés par le soleil de l'après-midi. Huysmans, dans son célèbre article sur l'esthétique du fer, si méprisant pour l'art nouveau, n'aurait pu, ici comme devant la tour Eiffel, que " lever les épaules devant cette gloire du fil de fer et de la plaque, devant cette apothéose de la pile de viaduc, du tablier de pont ".
Aimons, au contraire, cette immense charnière qui unit deux rives. Sous nos pieds, c'est le vide, la rivière qui, à quarante mètres plus bas, se laisse refouler par la mer. Au fond, la Liberté dans un brouillard pareil à un plumage des tropiques, de son bras dressé, appelle au secours.
MORAND, Paul, New York, GF, 1993.
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