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Subrepticement dans L'insoutenable légèreté de l'être, Milan Kundera évoque une vieille église d'Amsterdam, située en bordure du quartier rouge, celui des prostituées... Il nous en livre une vision très personnelle.
D'un côté, il y a les maisons et, derrière les grandes fenêtres du rez-de-chaussée qui ressemblent à des vitrines de magasin, on aperçoit les minuscules chambrettes des putains. Elles sont en sous-vêtements, assises contre la vitre, dans de petits fauteuils agrémentés d'oreillers. Elles ont l'air de gros matous qui s'ennuient.
L'autre côté de la rue est occupé par une gigantesque église gothique du XIVe siècle.
Entre le monde des putes et le monde de Dieu, comme un fleuve séparant deux royaumes s'étend une âcre odeur d'urine.
A l'intérieur, il ne reste de l'ancien style gothique que les hauts murs nus, les colonnes, la voûte et les fenêtres. Il n'y a aucun tableau, il n'y a de statues nulle part. L'église est vide comme une salle de gymnastique. Tout ce qu'on y voit, ce sont des rangées de chaises qui forment au centre un grand carré autour d'une estrade miniature sur laquelle se dresse la petite table du prédicateur. Derrière les chaises, il y a des boxes en bois ; ce sont les loges destinées aux familles des riches citadins.
Les chaises et les loges sont placées là sans le moindre égard disposition des colonnes, comme pour signifier à l'architecture gothique leur indifférence et leur dédain. Il y a maintenant des siècles que la foi calviniste a fait de l'église un simple hangar qui n'a d'autre fonction que de protéger la prière des fidèles de la neige et de la pluie.
Franz était fasciné : cette salle gigantesque avait été traversée par la Grande Marche de l'histoire.
Sabina se souvenait qu'après le putsch communiste tous les châteaux de Bohême avaient été nationalisés et transformés en centres d'apprentissage, en maisons de retraite, en étables aussi. Elle avait visité une de ces étables-là : des crochets supportant des anneaux de fer étaient fixés aux murs de stuc, et les vaches qui y étaient attachées regardaient rêveusement par les fenêtres dans le parc du château où couraient des poules.
Franz dit : " Ce vide me fascine. On accumule les autels, les statues, les peintures, les chaises, les fauteuils, les tapis, les livres, puis vient l'instant de liesse libératrice où l'on balaie tout ça comme on balaie les miettes d'une table. Peux-tu te représenter le balai d'Hercule qui a balayé cette église ? "
Sabina montra une loge en bois : " Les pauvres restaient debout et les riches avaient des loges. Mais il y avait quelque chose d'autre qui unissait le banquier et le pauvre : la haine de la beauté. "
KUNDERA, Milan, L'insoutenable légèreté de l'être, Gallimard, 1990.
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